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Margrit Tröhler

Pratiques engagées de présentation et réception transculturelle du film de Gertrud Pinkus

Il valore della donna: Juste des mains – setting anonyme de la situation d’enregistrement (capture d’écran)

Entretien avec Gertrud Pinkus par Margrit Tröhler sur Il valore della donna è il suo silenzio1

Au début des années 1970, Gertrud Pinkus a émigré à Francfort-sur-le-Main pour apprendre le métier de cinéaste. Elle a d'abord travaillé dans un collectif qui faisait des reportages, notamment pour la chaîne de télévision ZDF, avant de se mettre à son compte : elle a poursuivi des activités dans différents domaines du cinéma et a réalisé ses propres films.2

À cette époque, elle habite dans un quartier entourée de familles d'immigré·e·s italien·ne·s. Un jour, elle apprend qu'une voisine avec laquelle elle était régulièrement en contact a été internée dans un hôpital psychiatrique – pour cause de dépression, d'addiction aux médicaments et à l'alcool. À présent, le mari de celle-ci cherche des places d'accueil pour leurs quatre enfants. Bouleversée par la nouvelle, Gertrud Pinkus commence à s'intéresser davantage à la vie des femmes étrangères : « Depuis, j'ai fait la connaissance de plusieurs immigrées du Sud et j'ai rencontré partout les mêmes problèmes qui sont les conséquences d'un choc culturel profond ».3 Lorsqu'elle se rend de porte en porte avec son magnétophone pour réaliser des interviews, elle entend toujours des histoires similaires. L'isolement des femmes est grand : elles ne parlent pas allemand, ne sont pas familiarisées avec la culture du pays d'accueil, passent beaucoup de temps à la maison pour s'occuper de la famille pendant que leurs maris travaillent à l’usine. Plus la famille grandit, plus les conditions économiques deviennent difficiles, jusqu'à ce que les femmes aussi – après leur énième enfant – aillent travailler à l'extérieur. Leurs charges multiples, la dépendance à l'égard de leur mari et le détachement croissant vis-à-vis des enfants pèsent lourd. Mais aucune d'entre elles ne veut rendre publique son histoire. La crainte de trahir leur famille est trop grande car, comme le dit un proverbe du sud de l'Italie : ‹ Le plus grand mérite d'une jeune fille est sa beauté – le plus grand mérite d'une femme est son silence ›.

Maria et sa famille reconstituée dans le film (capture d’écran)

Finalement, Pinkus rencontre Maria M. (le nom est fictif) qui est prête à parler dans le micro, mais elle ne veut pas se laisser filmer (la situation d'enregistrement anonyme est intégrée dans le film dans le style du cinéma vérité, et expliquée par la cinéaste). Maria rompt donc son silence, mais pas le tabou de sa visibilité. Pour cette raison, Pinkus décide de faire rejouer par des non-professionnel·le·s – une femme et son frère ainsi que leurs enfants – l'histoire de Maria, dont le récit en voix-off traverse le film.

Maria avec deux de ses enfants en train de faire les courses (capture d’écran)

Maria travaillant à l’usine à la fin du film (capture d'écran)

Dans cette reconstitution, la protagoniste (Maria Tucci-Lagamba) apporte ses propres expériences ; ses activités et ses gestes guident la caméra qui la montre dans son quotidien et qui la suit de près, majoritairement en plans moyens et rapprochés. Toutefois, le film crée aussi une distance réflexive en passant de la couleur au noir et blanc, et en provoquant des moments de non-coïncidence entre l'image et le son, ce qui apporte une touche d'humour et d'ironie, voire d'ambiguïté à certaines situations. Ainsi, le film rompt l'injonction morale du silence qui, à son tour, caractérise sa forme semi-documentaire (aujourd'hui, on parlerait d'un docu-fiction, un format qui n'était pas du tout courant à l'époque) : « Cette forme s'est imposée par nécessité », dit Pinkus.4

Lors de sa première au Festival de Locarno en août 1980, Il valore della donna è il suo silenzio (Le plus grand mérite de la femme est son silence) eut un écho extrêmement positif dans la presse. On remarqua sa forme innovante, on parla de l'histoire tortueuse de la production ainsi que de son nouveau regard sur l'immigration. Le sujet avait certes perdu un peu de son acuité depuis les années 1960, mais le point de vue des femmes, que le film met en avant, n'avait jusqu'alors guère été pris en considération.5 Par la suite, le film a connu un grand succès public, a été invité dans beaucoup de festivals et a remporté de nombreux prix.

Dans un entretien en ligne que Marcy Goldberg a mené avec Gertrud Pinkus à propos du film, à l'occasion de la rétrospective « Cinéma Pionnières 1971–1981 » aux Journées de Soleure le 25 janvier 2021, mon attention a été attirée par les activités particulières que la cinéaste entreprenait pour atteindre son public.6 J'ai donc commencé mes recherches dans les archives et c'est ainsi que j'ai découvert le dispositif social et la pratique de présentation que Gertrud Pinkus a développés autour du film. Bien que, dans les années 1970 et 1980, un débat avec le public ait souvent été prévu après la projection de films engagés qui circulaient généralement en dehors des salles de cinéma établies, le cas d'Il valore della donna est assez unique en termes d'exploitation et de réception. En effet, Gertrud Pinkus a accompagné son film pendant des années dans différents pays et a organisé des discussions avec le public. Comme ces activités de la réalisatrice et la réception transculturelle du film n'ont été que rarement rapportées dans la presse et qu'elles n'ont donc laissé que peu de traces dans les archives, l'entretien que j'ai réalisé avec Gertrud Pinkus le 2 juillet 2021 s'est principalement concentré sur ces aspects.

L'entretien qui suit a été mené en allemand ; pour la traduction des extraits ont été sélectionnés. Une première version, plus courte, de cet entretien ainsi qu'un article qui propose une reconstruction historique de la large réception du film et qui aborde également les questions méthodologiques ont paru en allemand dans la revue Montage AV en 2021.7

Pratique de présentation du film et organisation de débats avec le public

Lors de la discussion avec le public à la Casa d’Italia à Zurich le 31/10/1980, Collection Cinémathèque suisse

Lors de la discussion avec le public à la Casa d’Italia à Zurich le 31/10/1980, Collection Cinémathèque suisse

Jeune fille devant le journal mural à la Casa d’Italia à Zurich le 31/10/1980, Collection Cinémathèque suisse

Après la première de ton film Il valore della donna au festival de Locarno en août 1980 et après sa projection à la Internationale Filmwoche de Mannheim en octobre, où il a reçu trois prix, tu l'as montré dans de nombreux endroits en Allemagne et en Suisse, et tu as souvent accompagné le film et organisé des débats. Comment cela s'est-il passé ?

J'avais aussi fait une première à Zurich pour lancer la distribution, d'abord à la Casa d'Italia, puis au Volkshaus, dans la grande salle, et elle était pleine. J'ai fait beaucoup de ‹ premières › pour ce film [rires]. C'était avec des organisations italiennes comme les Colonie Libere Italiane et aussi la Missione Cattolica, car je savais que les femmes avaient un accès plus facile à la Missione, tandis que le Circolo [le Colonie Libere] était plutôt orienté politiquement à gauche, et là, c’était surtout les hommes qui venaient. J'aimais beaucoup organiser ce genre de manifestations avec des associations ou aussi avec les écoles qui proposaient des cours d'allemand [comme par exemple l’ECAP]. Et après la projection, il y avait toujours une discussion, en général très animée.

Tu as également été à Bâle ou à Lucerne et dans de nombreux autres endroits, c'est-à-dire le film n'a pas seulement été montré dans des cinémas officiels, mais il a circulé parallèlement dans des lieux de projection alternatifs ?

En effet, nous l'avons montré la plupart du temps en circuit parallèle, donc dans les locaux d'une association ou des salles polyvalentes. En ce qui concerne les cinémas, c'étaient les petites salles qui étaient accessibles, mais à l'époque, le cinéma d'art et essai était seulement en train de naître, grâce à de tels films entre autres. C'est pourquoi nous avions nos propres structures de distribution, car les grandes, comme la Praesens, ne prenaient pas ce genre de films.

Mais tu étais soutenue par un distributeur officiel en Suisse comme en Allemagne ?

Oui, la Filmcooperative à Zurich et la Zentral-Film à Hambourg, de même que les églises, se sont engagées pour le film ; en Allemagne, c'était Matthias-Film [distribution des églises et associations protestantes] qui l'avait dans son programme, et en Suisse, il figurait peu de temps après dans le programme du Cinéma scolaire et populaire suisse (CSPS).8 Mais en tous cas, il y avait dès le départ cette intention – qui était aussi celle des distributeurs – que les cinéastes accompagnent leur film pour discuter avec le public.

Et le film a effectivement connu un grand succès auprès du public. Il a été largement vu – même au-delà du milieu de l'immigration. De plus, il a été diffusé rapidement et à plusieurs reprises par les chaînes de télévision en Allemagne et en Suisse. Il a fait l'objet de nombreux articles dans la presse et a été présenté dans le programme de beaucoup de festivals. En avril 1982, le nombre de prix qu'il avait reçus, était déjà passé à 12.9

Je crois qu'à la fin, il y en avait 13. Mais je n'avais quand même pas assez d'argent pour aller aux festivals – l'organisation Swiss Films n'existait pas encore –, et on recevait toujours de nouvelles demandes, mais nous n'avions qu'une seule copie de festival avec des sous-titres, nous l'avions payée cher et à chaque fois, il fallait l'envoyer par la poste ... ni le Filmkollektiv ni moi, nous n'avions de l'argent, j'avais un enfant à charge ..., bref : chaque invitation à un festival que j'acceptais était une catastrophe financière absolue ...10

Et comment tu t'en es sortie ? J'ai vu dans les documents d'archives que tu as encore tourné un deuxième film sur le sujet ou plus précisément sur la réception du film Il valore della donna

Pour ce film, j'avais fait une nouvelle demande d'aide financière auprès du canton de Soleure et de la Confédération, afin de travailler avec les femmes et de voir quelles étaient leurs réponses aux problèmes et aux questions posés par le film. Car je ne voulais en aucun cas que mon film propose des solutions, celles-ci devaient venir des femmes elles-mêmes. Mais il s'agissait d'un projet à part : j'avais donc organisé ces projections pour Il valore della donna dans différents endroits, je crois qu'il y en avait trois, y compris dans de très grands cercles [d'immigré·e·s], c'était à Zuchwil, ici à Zurich, au Volkshaus, et ailleurs encore. Et après le film, il y avait toujours une discussion que nous avons donc filmée.

J'en ai tiré un film d'environ 20 minutes, que l'on peut certainement encore voir quelque part ; je ne me souviens plus du titre, mais il se trouve probablement à la Cinémathèque car, contrairement au long-métrage, il a été subventionné par la Confédération et par le canton de Soleure qui m'a toujours soutenue.11

J'ai considéré que c'était mon geste : « Je leur rends quelque chose » [aux femmes étrangères] ; mais ce complément n'a jamais été rattaché au film principal, car j'ai toujours voulu que cette partie vienne du public, qu'elle se réalise à chaque fois live. En fait, j'ai filmé ces discussions parce que j'avais terminé le film [Il valore della donna] de manière si ouverte ... Et puis, même si le film a connu un grand succès, j’avais justement ces dettes et j’ai donc pensé : « payez-moi ce tour supplémentaire si vous êtes si enthousiastes ». Ainsi, au moins, ce travail, qui se voulait être un geste pour honorer les femmes, a été payé.

Circulation internationale et réception transculturelle

Tu as accompagné Il valore della donna dès sa première aussi sur le plan international. Te souviens-tu d'un événement particulier ?

Oui, j'ai pu montrer le film dans les usines Mercedes à Böblingen [près de Stuttgart] ; c'était vraiment une expérience particulière. Puisque le film a été coproduit avec la ZDF, le Kleines Fernsehspiel, il est passé à la télé, tard dans la soirée [le 6 novembre 1980, à 22h20]. Et comme il était en italien, la femme de l'ambassadeur italien à Bonn l'a vu et a appelé son mari … Tous deux avaient beaucoup aimé le film et m'ont contactée le lendemain par l'intermédiaire de la rédaction. L'ambassadeur m'a alors écrit une lettre pour me féliciter. Et lorsque je l'ai appelé, il m'a demandé ce que je souhaitais pour le film. Comme j'avais fait des recherches pour le tournage à Böblingen, chez Mercedes, je savais que de nombreuses familles italiennes vivaient dans les environs et qu'il y avait là une grande salle des fêtes. J'ai donc souhaité que le film soit projeté dans cette salle et que les familles italiennes y soient invitées. Certes, l'usine employait surtout des hommes, mais je voulais qu'ils viennent avec leurs femmes. Car je voulais savoir ce qu’elles en pensaient. L'ambassadeur a, lui aussi, trouvé cette idée intéressante. C'est ainsi que l'ambassade a contacté les usines Mercedes et a organisé cet évènement. Et lors de la projection du film [qui a eu lieu probablement en mars 1981], l'ambassadeur était là avec sa femme et avec tout son entourage ; la salle pouvait contenir 3000 personnes, et elle était pleine, c'était énorme.

Et les gens sont restés pour la discussion après le film ?

Oui, beaucoup d'entre eux ... À l'époque, c'étaient surtout les hommes qui parlaient, mais cela, je l'ai accepté – souvent, dans ce genre de situation, il y avait quand même une Italienne qui disait : ‹ Il n'y a que les hommes qui parlent, nous les femmes, nous devons enfin prendre la parole, nous devons avoir le courage de parler ›. Mais je faisais très attention à ce que ce ne soit pas moi qui le dise, car je n'aurais jamais osé donner des directives à des personnes d'une autre culture, cela venait en fait toujours à un certain moment des femmes du public. Et généralement, c'était un homme qui répondait longuement pour expliquer pourquoi les femmes ne parlaient pas ... [rires].

Cependant, un tel moment peut aussi provoquer un effet de rapprochement entre les sexes, si les ouvriers, qui ne s'étaient probablement jamais posé les questions soulevées par le film, commencent soudain à prendre conscience de la problématique ?

Absolument, ils ont compris beaucoup de choses – précisément parce qu'au début du film, il y a cette série de photos qui montrent des portraits de femmes dans un hôpital psychiatrique ou pendant une cure de désintoxication à l'alcool, ou encore le père seul avec les enfants dans cette situation de logement misérable. Là s'exprime d'emblée toute cette tristesse, cette mélancolie. Ce sont des photos de l'époque qui ont touché les gens, car les hommes aussi sont au courant de ces contextes, ils sont enclins à dissimuler ces problèmes, mais ils sont au courant ...

Quelles ont été les réactions ? Car le film contient en effet aussi une critique du comportement du mari de Maria.

Mais cela n'a pas été perçu comme tel, les réactions ont été toutes positives ; j'ai seulement remarqué que ce sont surtout les hommes qui parlaient – mais c'était aussi le cas chez nous à l'époque, même parmi les gens de gauche [rires].

Gertrud Pinkus en train d’accrocher l'invitation à la projection du film à Aliano, Collection Cinémathèque suisse

Un crieur public annonce la projection du film, Collection Cinémathèque suisse

Ensuite, tu as également fait une tournée en Italie avec le film durant l'hiver 1981-82. Tu étais dans le sud avec ton cinéma itinérant, en Basilicate, où tu avais tourné une partie du film. Comment le film a-t-il été accueilli là et où l'as-tu montré ?

C'était important pour moi, car je n'avais pas les moyens de payer mes protagonistes, mais ils ont quand même accepté de participer, de jouer les scènes au début du film – toute cette histoire de la voiture et de l’enlèvement de la jeune femme du village. Ils avaient souvent fait des spaghettis pour tout le monde et nous sommes devenus amis. Je voulais donc absolument retourner au village pour leur montrer le film, par gratitude, mais aussi parce que cela m'intéressait. Mais je savais qu'à Aliano, dans ce petit village en haut de la montagne où nous avions filmé, il n'y avait ni cinéma ni théâtre, rien.12 J'ai donc monté un cinema mobile [cinéma itinérant] avant de partir : j'ai emprunté un projecteur 16 mm, j'ai acheté un grand écran qu'on pouvait placer librement et fixer quelque part avec des cordes, je me suis procuré des haut-parleurs, etc. Nous étions arrivés quelques jours plus tôt, nous avons parlé avec les gens et mis des affiches dans le village, en partie avec les jeunes ; il y avait aussi un crieur public avec un mégaphone. Et bien sûr, tout le monde a voulu aider à monter le cinéma. Le soir, chacun a dû apporter une chaise – c'était vraiment la foire. De plus, j'avais obtenu le soutien du prêtre, et il y a eu tellement de monde que nous avons dû projeter le film deux fois de suite. Après, il y a eu la discussion, et elle a duré longtemps. Le film a été très bien accueilli. J'étais contente, car ils parlaient beaucoup et volontiers de ce sujet de l'émigration, parce que tous étaient concernés d'une manière ou d'une autre, par la famille ou les amis.

Tu as tourné en Basilicate, et dans le film, Maria vient d'Aliano. Mais tes protagonistes sont tous calabrais, y compris l'autre Maria, celle de l'interview. As-tu aussi montré le film dans leur région ?

Maria [celle qui avait accepté de faire l'entretien pour le film à condition de rester anonyme], n'aurait pas voulu cela – on aurait pu reconnaître sa voix ou encore les femmes sur les photos-portraits ; elle était donc tout à fait d'accord pour que je filme dans un autre village – et nous avons modifié ensemble les passages concernés de son interview.

Mais finalement, on a montré le film dans le village de Giuseppe, qui joue le mari et qui est le frère de l'actrice principale [elle s'appelle aussi Maria dans le film]. Il était rentré de Francfort avec sa famille entre-temps. C'est ainsi qu'à Melicuccà, de nombreux parents et amis de la fratrie sont venus. Pour éviter tout malentendu, j'ai expliqué avant la projection que Maria ne représentait pas sa propre histoire, mais celle d'une autre Italienne. Comme Pasquale, l'un des enfants, vivait lui aussi dans le village, l'effet de reconnaissance était encore une fois très fort. Ensuite, il y a eu une discussion très animée où chacun a raconté sa propre histoire. En réalité, presque toutes les familles avaient un membre en Allemagne, en Suisse ou même en Australie et de nombreuses personnes présentes avaient déjà travaillé à l'étranger. Quelques jours plus tard, nous avons montré le film également dans le village voisin, comme on l'avait déjà fait à Aliano.

Tu as aussi fait des projections du film dans les grandes villes. Dans quelles villes ? Et avais-tu reçu un soutien financier pour ce voyage ?

Pro Helvetia a payé une partie des frais de la tournée. J'avais également sollicité le Goethe-Institut. Ce sont eux qui ont organisé la manifestation à Gênes, où le voyage a commencé, ainsi que la présentation à Palerme. Je me souviens que, ce soir-là, y ont assisté outre le cercle habituel des personnes intéressées par la culture, des représentants des syndicats et des organisations d'émigrés. Ici, la discussion était plus abstraite. Ainsi le manque de communication entre les sexes a également été évoqué comme un problème fondamental. À Catane, j'ai fait une autre projection bien fréquentée avec une organisation chrétienne qui s'occupait des familles de rapatriés. J'étais aussi à Rome et à Bologne, où des organisations de femmes avaient fait circuler l’invitation à l'intérieur de leur communauté. Et encore à d'autres endroits, je ne me souviens plus exactement.

Il y a aussi eu des critiques de la part des organisations féministes, par exemple à Bologne ou à Gênes, où une organisation de femmes engagée politiquement était impliquée aux côtés de l'Institut Goethe : tu en parles dans une interview avec Alida Airaghi, dans laquelle tu dis que les féministes de Gênes ont reproché au film d'être « snob » et l'ont accusé d' « impérialisme culturel ».13 Comment t'expliques-tu qu'elles aient perçu le film de cette manière ?

Je ne me rappelle pas très bien, mais il y avait tellement de débats à cette époque, on était militant et on se battait contre tout ... Il se peut bien que l'on m'ait attaquée parce que j'ai choisi une thématique concernant l'Italie tout en n'étant pas italienne ... Il faut savoir que les féministes italiennes étaient très occupées par elles-mêmes à l'époque, c'était un type de femmes très particulier, on était « de gauche », très rebelles, bien organisées et radicales dans le choix des mots – ce qui n'est pas du tout le cas du film.

Puis, il y a encore autre chose : en Italie, il existe cette tension entre le Nord et le Sud, et le fossé culturel était encore plus grand à l'époque. Je m'en suis déjà rendu compte lors de mes recherches, quand je voyageais avec Anna Monferdin. C'est avec elle que j'avais développé l'exposé. Je l'avais rencontrée à Francfort, où elle était très engagée pour la cause des femmes dans les milieux de l'immigration italienne.14 Elle vient du nord de l'Italie, de Vérone. J'ai beaucoup appris d'elle, elle m'a éloignée de la rigueur des films que j'avais réalisés dans le collectif superpolitique de Francfort. C'est aussi grâce à elle que j'ai fait la connaissance des organisations féministes à Rome et à Bologne. Mais au cours de mes recherches à Aliano, j'ai vite remarqué que les femmes faisaient preuve d'une certaine retenue et que les relations étaient quelque peu tendues parce qu'Anna était là en tant qu'Italienne du Nord. Après cette expérience, j'y suis retournée seule et j'ai constaté que les femmes s'ouvraient beaucoup plus à moi, justement parce que j'étais une étrangère – c'est-à-dire exactement ce que les féministes de Gênes m'ont reproché lors de la projection du film –, car il y a justement ces disparités et que les femmes du Sud sont toujours ignorées. Et il me semble donc absurde d'invoquer contre moi le fait que je sois une étrangère.

Et, à l'époque, il y avait encore une forte migration interne en Italie, du sud vers le nord …

Oui, et la frontière, c'était Rome – je le savais bien sûr ; même quand j'ai montré le film lors de ma tournée, je savais qu'il y avait cette tension.

Le film a ensuite circulé dans d'autres pays pendant plusieurs années et, parfois, tu l'as accompagné.

Le film a été envoyé par Pro Helvetia dans plusieurs pays ; moi-même, j'étais présente au Mexique et en Algérie [en 1985]. Mais il a aussi été montré en Équateur, en Égypte et ailleurs encore … À l'époque, cela se passait comme ça : une des ambassades suisses a proposé de présenter des films suisses, le Service cinématographique de Pro Helvetia [aujourd'hui Swiss Films] a alors fait une sélection, et l'ambassade a organisé un cycle de films avec les universités et les instituts cinématographiques sur place, en invitant aussi des gens de l'économie. Puis, Pro Helvetia a demandé aux cinéastes suisses qui serait disponible pour accompagner les films, car on y envoyait toujours quelqu'un. Cette personne avait la tâche de représenter tous les films devant la presse, c'est-à-dire l'ensemble du programme, et de participer aux débats avec le public. Car il y avait toujours des discussions après la projection, et beaucoup d'étudiants en cinéma y étaient présents.

Te souviens-tu comment ton film a été reçu au Mexique ?

Oui, oui, c'est devenu mon pays préféré, c'est pourquoi j'y ai émigré plus tard [en 1993], grâce aux contacts que j'avais et grâce à ces expériences ... D'abord, on était à Mexico City, là on a montré le film à l'université. Le même homme [Ivan Trujillo], qui nous avait accueillis, dirige maintenant le festival de Guadalajara – nous nous revoyons encore de temps en temps ; il a trouvé très passionnant la manière dont le film a été réalisé. Et du côté de la Suisse, il y avait Christian Dimitriu de la Cinémathèque suisse, qui a participé à l'organisation.15 Nous y avons aussi beaucoup parlé de la politique cinématographique et de la position des femmes cinéastes en Suisse. Ensuite, nous sommes allés à Monterrey, dans le nord-est du pays, une ville problématique déjà à l'époque, mais de toute façon, j'étais toujours accompagnée. Ici, c'était le ciné-club des étudiants qui présentait le programme, c'était presque le plus sympathique ! ... Mais tout le voyage était très intéressant, car l'émigration était un sujet tout à fait actuel et il y avait beaucoup de gens qui étaient partis pour les États-Unis – tout comme aujourd’hui. Les femmes se sont aussi manifestées, donc elles se sont reconnues dans le film.

L'expérience de la Maria du film était donc accessible sur un plan transculturel ...

À cet égard, l'Algérie était particulièrement intéressante, où j'ai été à Alger, à Oran et quelque part en Kabylie. Là, les hommes et les femmes étaient séparés lors de la projection : les hommes ont d'abord regardé le film ; ils ne s'y sont clairement pas intéressés, bien que ce soit également un pays d'émigration – mais il n'y avait pas assez d'action dans le film ni de nudité à voir [rires] ... Ensuite, les femmes ont eu leur propre projection ; elles se sont senties très concernées par le film, mais elles n'ont pas parlé ... Les organisatrices et moi-même les avons invitées à plusieurs reprises à prendre la parole et leur avons proposé de faire la traduction si le français posait problème, mais elles sont restées silencieuses. Jusqu'à ce qu'une femme dise qu'elles n'avaient pas l'habitude de s'exprimer en public comme c'était le cas chez nous – elle avait été à l'étranger et avait déjà participé à ce genre de manifestations cinématographiques ...

Mais tu as quand même eu l'impression que la problématique du film avait passé la rampe ?

Même très bien … Les organisatrices en ont beaucoup parlé pendant le dîner qui a suivi la présentation et elles ont dit que le film avait été bien accueilli, que ce n'était pas mauvais signe – mais que c'était un monde différent. C'était aussi mon impression car, assise dans la salle, je sens quand elles respirent, soupirent, rient – j'observe très attentivement les réactions, car le pire, c'est d'ennuyer.

Et tu étais très souvent dans la salle quand Il valore della donna a été montré, car tu as continué à voyager longtemps avec le film ; tu sais encore combien de temps ?

Le film a bien marché pendant dix ans.

Et tu l'as accompagné pendant dix ans ?

Au début très souvent, puis seulement encore une ou deux fois par an, mais j'étais tant de fois invitée ; on savait qu'il y avait ces occasions de discussion, c'était bien connu et l'organisation était rodée. Car, en fait, ces discussions sont le but du film.

  1. Il valore della donna è il suo silenzio (Le plus grand mérite de la femme est son silence ; Gertrud Pinkus, Allemagne/Suisse, 1980) ; version restaurée par FILMO en 2021. Les documents papier concernant le film sont conservés en tant que fonds de Gertrud Pinkus et dossier de presse du film au Centre de recherche et d'archivage de la Cinémathèque suisse à Zurich : Fonds Gertrud Pinkus CSZ 011, boîtes 007–008 et Fonds Dokumentationsdossiers Filme DDZ1, dossiers 13036/1–3, et à la Cinémathèque suisse à Penthaz dans le Fonds Solothurner Filmtage (SFT) sous la cote: CSL 066, sous-dossier CH CS CSL 066-02-04-03-14-03. La Cinémathèque suisse a publié quelques documents d'archives mentionnés ici dans Une exposition sur les premiers films féministes en Suisse
  2. Pour toutes les informations biographiques mentionnées dans l'introduction et dans l'entretien, voir le site web Pinkus, Gertrud, Cinerosa Gertrud Pinkus Film, s.d. : gertrudpinkus.ch [17/01/2025].
  3. Pinkus, Gertrud, « Aus verborgener Nähe. Ein Film um Vertrauen und vertraut zu machen », in : Medium, 1980, 10, p. 40, Fonds Gertrud Pinkus CSZ 011, boîtes 007–008, Collection Cinémathèque suisse.
  4. Pinkus, Gertrud, « Die unsichtbaren Frauen » (Interview de Marianne Fehr et Liselotte Suter), in : Konzept, 1981, 2 (février), p. 9, Fonds Gertrud Pinkus CSZ 011, boîtes 007–008, Collection Cinémathèque suisse.
  5. Voir Tröhler, Margrit, « Das Schweigen der Frauen brechen. Zur Beredsamkeit historischer Vorführ- und Rezeptionssituationen – eine Fallstudie », in : Montage AV, 2021a, 30/02, p. 109–110, https://montage-av.de/30-2-2021/ [17/01/2025].
  6. https://www.solothurnerfilmtage.ch/fr/magazine/56/histoires-du-cinema-suisse-cinema-pionnieres [07/02/2014], voir aussi Goldberg, Marcy, « Mit der eigenen Kamera entsteht kein Wohlfühlkino », in : WOZ. Die Wochenzeitung (supplément « Film »), 2015, 22 janvier, p. 17.
  7. Voir Tröhler, Margrit, « Zur transnationalen Vorführpraxis und Rezeption von Il valore della donna » (Interview avec Gertrud Pinkus), in : Montage AV, 2021b, 30/02, p. 122–129, https://montage-av.de/30-2-2021/ (17/01/2025) et Tröhler, 2021a.
  8. À ce sujet voir Ganz-Blättler, Ursula, « Erfolg hat viele Gesichter. Lea Pool, Gertrud Pinkus und Greti Kläy im Gespräch », in : Blöchlinger, Brigitte/Schneider, Alexandra/Hausheer, Cecilia/Betz, Connie (dir.), Cut. Film- und Videomacherinnen in der Schweiz von den Anfängen bis 1994, Bâle/Francfort s/M, Stroemfeld/Nexus, 1994, p. 39.
  9. Horlacher, Pia, « Frauen in der Emigration », in : Tages-Anzeiger, 1982, 5 avril, s.p., Dokumentationsdossiers Filme DDZ1, dossiers 13036/1–3, Collection Cinémathèque suisse.
  10. Le Filmkollektiv (Zurich) avait coproduit le film, ensemble avec la Radio Télévision Suisse (RTS) et le ZDF (Deuxième chaîne de télévision allemande).
  11. Ce court-métrage (titre inconnu), qui a été projeté la première fois en 1981 aux Journées de Soleure à la suite d'Il valore della donna, n'est pas répertorié à la Cinémathèque suisse. Au Centre de recherche et d'archivage à Zurich se trouve un document écrit (non signé et non daté), intitulé « Diskussion der Emigrantinnen », qui contient la transcription en italien (ainsi que la traduction en allemand) des interventions du public, établie sur la base du montage final de Pinkus. J'ai commenté ces discussions dans Tröhler, 2021a, p. 114–116.
  12. Aliano est également le lieu de tournage du film Cristo si è fermato à Eboli (Le Christ s’est arrêté à Eboli, Francesco Rosi, Italie 1978), basé sur le roman autobiographique éponyme de Carlo Levi sorti en 1945.
  13. Airaghi, Alida, « Intervista con Gertrud Pinkus », tapuscrit, daté de 1982 (lieu et date de publication non connus) ; la réalisatrice décrit en détail ses expériences avec son cinéma itinérant en Italie dans Pinkus, Gertrud, « Cinema mobile oder Das Kino für die Zuhausegebliebenen », in : Medium, 1982, 9/10, p. 81–82 (paru en français, in : CinéBilanz (organe du Service cinématographique de Pro Helvetia), 1983, p. 30–31), Fonds Gertrud Pinkus CSZ 011, boîtes 007–008, Collection Cinémathèque suisse.
  14. Voir Lento, Mattia, « Emigrazione, maternità ed emancipazione ne Il valore della donna è il suo silenzio », in : Gender/Sexuality/Italy, 2018, 5 (août), https://doi.org/10.15781/jsq8-xf74 [17/01/2025]
  15. Directeur adjoint de la Cinémathèque suisse de 1981 à 1992. Sur le voyage au Mexique voir Dimitru, Christian, « La semaine du cinéma suisse au Mexique », in : Cinébulletin 1985, 118/119, p. 19.
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