
Le dossier thématique du deuxième numéro de Repérages – Revue de la Cinémathèque suisse, intitulé « Films utiles : histoires zurichoises de ville, de campagne, de cinéma », s‘inscrit dans un grand projet de traitement et de valorisation initié par la Cinémathèque suisse. Ces dernières années, sur la base de critères historiques, thématiques et de conservation, une sélection de films utilitaires zurichois du XXe siècle ont été répertoriés et numérisés. Deux publications y sont désormais consacrées, toutes deux élaborées en collaboration avec les Archives sociales suisses : l’exposition virtuelle Zurich – Ville du Capital montre, à travers vingt-trois titres comment les films utilitaires permettent d’appréhender les évolutions sociétales, économiques et spatiales d’un lieu. La présente édition de Repérages a été précédée d’un appel à contributions. Certains des onze textes qu’elle réunit portent également sur des films issus d’autres archives ou abordent des questions méthodologiques ou archivistiques plus générales. Ces deux publications racontent des histoires spécifiquement zurichoises, tout en éclairant des problématiques plus larges de l’histoire du cinéma.
Leur point commun est qu’elles se concentrent sur la production de films de commande, qui a dominé le cinéma suisse jusque dans les années 1960. Des organismes économiques, scientifiques, éducatifs ou administratifs faisaient réaliser des films et les diffusaient pour leur propre compte. Ce corpus comprend notamment des actualités, des films industriels, éducatifs ou touristiques. Ces films étaient avant tout utilitaires: ils avaient pour vocation d’informer, d’enseigner, d’expliquer ou de promouvoir. Le texte « Der Filmessay. Eine neue Form des Dokumentarfilms » [L’essai cinématographique, une nouvelle forme de documentaire] du réalisateur d’avant-garde Hans Richter, paru en 1940 dans la National-Zeitung à Bâle et republié dans ce numéro, témoigne d’une réflexion ancienne sur le film utilitaire dans la pratique cinématographique. Cependant, l’historiographie s’est principalement intéressée – en Suisse comme ailleurs – au film d’auteur, le plus souvent de long métrage. Les apports filmiques et théoriques antérieurs dans le domaine du film utilitaire, majoritairement documentaire et de court métrage, ont ainsi longtemps été négligés. Depuis le milieu des années 2000, toutefois, la recherche s’intéresse activement à ce domaine dans le monde entier. Dans ce contexte, Yvonne Zimmermann, Pierre-Emmanuel Jaques et Anita Gertiser ont fait œuvre de pionniers avec Schaufenster Schweiz (2011), une publication consacrée à la situation en Suisse, désormais disponible également sous la forme numérique.1

Probleme des Schweizerfilms, August Kern, 1960, Fotogramm, Collection Cinémathèque suisse
Yvonne Zimmermann donne un nouvel éclairage au texte que Hans Richter a écrit durant son exil suisse : non pas comme un texte fondateur de l’essai cinématographique, mais comme une réflexion sur une « méthode filmique » que Richter développe à partir d’un film de commande réalisé pour la bourse de Zurich (Die Börse als Barometer der Wirtschaftslage, 1939). Ce qui est particulièrement intéressant ici, c’est la manière dont le film documentaire peut servir à illustrer des concepts abstraits, des idées ou des processus.
En ce qui concerne les liens entre la ville et le cinéma, la recherche s’est elle aussi principalement concentrée sur les films de fiction et les documentaires de long métrage. Elle s’intéresse, par exemple, aux films urbains canoniques des années 1920 ou aux images iconiques des grandes métropoles. Les villes de moindre importance sont quant à elles rarement prises en compte dans cette tradition de la représentation cinématographique urbaine. L’étude des relations entre le film documentaire utilitaire et la ville projette ainsi un jour nouveau sur la question de la ville – envisagée comme un lieu spécifique – au cinéma. Même si la ville apparaît parfois en détail dans ces films, l’essentiel de leur signification réside surtout dans l’observation des institutions, des personnes et des événements qui ont présidé à leur réalisation.2
Les articles de notre publication explorent différents cadres de référence liés aux histoires de la ville et de la campagne zurichoises, parfois même au-delà des frontières du canton. Martin Loiperdinger se consacre à Julius Pinschewer, autre exilé allemand et pionnier des dessins animés publicitaires en couleur, et met en lumière deux contextes historiques déterminants pour le film de commande : l’Exposition nationale suisse de 1939 et le mouvement de la défense spirituelle du pays. C’est également au film publicitaire que s’intéresse Pierre-Emmanuel Jaques: en retraçant les débuts de Praesens-Film dans ce domaine, il explique le succès retentissant de cette société de production – fondée en 1924 - malgré une concurrence acharnée. – Ce succès tient notamment au fait que Praesens avait mis en place un réseau national de distribution de ses films publicitaires dans les cinémas commerciaux. Ce quasi-monopole dans la branche a assuré aux clients, et aux films produits pour eux, la plus grande visibilité possible. Thomas Schärer et Lucas Piccolin se penchent pour leur part sur le système Swissorama afin d’expliquer la fascination exercée par la projection cinématographique à 360°. Le principal protagoniste du développement technique et de la promotion de ce procédé dans les années 1970 et 1980 fut Ernst A. Heiniger. Les deux auteurs examinent l’œuvre de sa vie et analysent les défis techniques, les enjeux de contenu ainsi que la réception de cette forme de projection.

Beton-Fluss, Hans-Ulrich Schlumpf, 1974, Fotogramm, Collection Cinémathèque suisse
Deux contributions offrent une image particulièrement précise de Zurich. Felix Aeppli s’intéresse à la manière dont la ville se met en scène et fait sa propre promotion, en s’appuyant sur un siècle de production filmiques qui témoignent de la volonté d’inscrire Zurich parmi les destinations touristiques internationales les plus attrayantes. Jacqueline Maurer, quant à elle, étudie la façon dont les films reflètent les processus d’urbanisme à Zurich dans les années 1930 et 1970. À travers l’analyse d’un film de commande et d’un court-métrage politique, elle montre comment l’euphorie urbanistique et automobile contraste nettement avec le regard critique de la génération d’après-guerre, à un moment où la prise de conscience écologique et, plus généralement, la remise en question de la croissance prennent de l’ampleur.
Cet article conduit également à une définition plus large du film utilitaire, telle que proposée par Charles Acland et Haidee Wasson, une définition qui peut s’appliquer – indépendamment de la structure de production – à des films mettant en avant, de différentes manières, une utilisation fonctionnelle du médium.3 Sont concernés ici, par exemple, les films politiques réalisés par des cinéastes du nouveau cinéma suisse ou encore les pratiques vidéo militantes des années 1980. Deux autres textes explorent ces liens : le film Lieber Herr Doktor (Cher Monsieur le Docteur, 1977), réalisé par un collectif de production, a vu le jour à la veille de la votation sur la légalisation de l’avortement et a été utilisé dans la campagne de votation. Seraina Winzeler analyse les conditions d’émergence de ce film féministe militant de la première heure et s’interroge sur sarésonance actuelle. Stefan Länzlinger se penche quant à lui sur les archives de Videoladen, un collectif de vidéastes né dans le sillage des émeutes zurichoises des années 1980, et met en lumière un fonds historique probablement unique. Intégralement repris par les Archives Sociales Suisses, ce fonds ne contient pas seulement des œuvres achevées, mais également la documentation produite par les vidéastes ainsi que des rushes. Nous avons ainsi aujourd’hui accès à un ensemble de sources particulièrement riche, permettant de mieux comprendre la rhétorique, les modes d’action et l’esthétique d’un mouvement militant.
Un autre article, rédigé par Stephan Ahrens, Sophia Gräfe et Linda Waack, porte sur un film produit à Zurich par la SAFU (Schweizerische Arbeitsgemeinschaft für Unterrichtsfilm). À partir de l’exemple de Die Lachmöwe [La mouette rieuse] (1930), de sa circulation et de ses traces dans différentes archives, les auteur·rice·s dévoilent de manière ludique le potentiel historique d’un sujet traité à l’origine sur un ton sec et didactique. Heidi Brunner, enfin, soulève des questions essentielles pour les archives, en s’interrogeant sur la manière dont une pratique archivistique responsable peut appréhender les films empreints de colonialisme. Plutôt que de reproduire sans distance critique une vision coloniale, elle invite à contextualiser ces films, à impliquer les communautés concernées dans les processus de conservation et de diffusion ainsi qu’à soumettre éventuellement l’accès à ces archives à des conditions spécifiques.
Stefan Länzlinger, Seraina Winzeler, Yvonne Zimmermann